Louis Gratien Chastan, un « Rouge du Midi »

Voici, écrite par l’épouse de l’arrière petit fils de Louis Gratien CHASTAN : Mme Marie-Louise JULLIEN, une anecdote particulièrement touchante. Louis Gratien CHASTAN est né à ROUSSET en 1831 puis est venu s’installer à DONZERE ou il exerçait le métier de « tailleur d’habits ». Il était aussi « crieur de ville ».

« C’est de notre grand père CHASTAN, ou plutôt du grand père de mon mari que je veux parler. Il fut, lui, un témoin vivant d’un évènement historique.

Né dans la Drôme, à Rousset, il éleva sept enfants, j’ai connu cinq d’entre eux.. Sec comme un sarment, droit comme un peuplier, il avait près de 84 ans lorsqu’il mourut à Salon, chez sa fille, ma belle-mère.

C’était lui, un véritable « Rouge du Midi », irrité à jamais contre les « Blancs » qui l’avait marqué dans sa jeunesse, voici comment.

Il devait avoir 17 ans, lorsque le Prince Louis Napoléon, alors Président de la République, fit son coup d’état, le 2 décembre 1851, pour se faire proclamer Empereur sous le nom de Napoléon III empereur des Français.

Un jour donc, de cette période, notre « Grand » CHASTAN venait de faire, avec une bande de jeunes camarades, un joyeux repas dans une auberge de MOMTELIMAR, qui, pour DONZERE, fait mine de capitale.

Après avoir mangé, bu, les joyeux lurons défilaient sur les Allées, gais comme des pinsons, lorsqu’ils rencontrèrent les Gardes Impériaux, suivis de toute une escouade de jeunes gens qui faisaient acclamer le nouveau dictateur, en criant « Vive Napoléon III, Empereur des Français ! »

 » Vive la République ! » répondirent aussitôt, à l’unisson nos joyeux compagnons.
Cela suffit pour que les gardes, furieux, foncent sur eux en les menaçant de leurs armes. Et nos garçons de décamper dans un sauve-qui-peut général.

Quelques-uns réussirent à s’échapper, mais notre « Grand » n’eut pas cette chance. Il fut attrapé, secoué, malmené et conduit en prison à la tour de CREST, malgré son âge, pour une peccadille.

Mais il était indispensable de donner l’exemple, d’empêcher les Républicains de faire tâche d’huile. Notre « Grand » fut donc enfermé un certain temps, je ne sais combien, avec les rats, dans l’obscurité : de l’eau, du pain sec et noir, pour toute pitance.

Pourtant, après une enquête favorable menée à DONZERE, les supplications de la famille et du maire du village, il finit bien par être libéré, irrité, ô combien ! contre Badinguet et toute sa troupe.

Vous pensez bien que, lorsque la République (la troisième) fut proclamée, après le désastre de 70, notre « Grand » fut un des premiers à se réjouir et à fêter l’évènement.

Quelques temps après, quel ne fut pas son étonnement, que de recevoir, de la part de cette 3ème République, en tant que victime du Coup d’Etat, un titre de pension de dix francs – au plus – la preuve en est, qu’il se payait, disait-il, chaque année, une paire de souliers,

C’est Badinguet qui me chausse !… déclarait-il non sans une petite pointe de fierté.

Petite pension qu’il toucha tout au long de sa vie de républicain.

De plus, ceci nous étonne, le titre stipulait que cette pension, à la mort du « Grand CHASTAN », serait réversible sur ses enfants jusqu’au dernier vivant.

C’est ainsi qu’elle passa dans les mains de l’aîné, puis au fur et à mesure des décès, entre les mains de l’aîné des survivants, jusqu’au dernier vivant.

Je me souviens que lorsque ma belle-mère allait l’encaisser, elle était aolrs revalorisée à 52 francs (anciens !) puis ne bougea plus.

Ce qu’il y a de certain, c’est que jamais quelqu’un n’a négligé ni oublié de la toucher, non pas pour la modicité de la somme, mais, tous se faisaient un point d’honneur de se montrer fidèles et fiers du souvenir de leur père qui, pour eux, faisait figure de héros, dont l’honneur rejaillissait sur ses descendants.

C’est notre tante Marie, qui fut la dernière héritière de cette pension. Elle n’était jamais si fière que d’aller la toucher, tous les ans, chez le percepteur de Salon.

« Mais, lui disaient ses voisins, cela vaut-il la peine de se déranger pour une bouchée de pain ? »
Si vous l’aviez vue, rouge comme un coquelicot, elle se redressait :
« Pour moi, c’est un honneur, plus précieux que toutes les pensions de la terre ! Tant que j’aurai un doigt de pied, j’irai, et j’espère que je les ferai suer longtemps ces payeurs. Montrez-moi, s’il vous plaît, un papier comme celui-ci ».

Elle sortait alors, recto-verso, un papier jauni et usé, où l’on pouvait cependant lire « A Gratien CHASTAN, victime du Coup d’État du 2 décembre 1851, la République Française reconnaissante ».

Tous les ans, les employés de la perception – pas toujours les mêmes – ouvraient de grands yeux devant le singulier papier, et, intrigués, se le passaient, méfiants… puis, tous les ans, en fin de compte, convenant de sa parfaite régularité, lui disaient :
« Est-il possible qu’il y ait encore des pensionnés de ce coup d’Etat plus que centenaire ! »
« Tant que je vivrai, monsieur, et je tâcherai de vivre longtemps ! »

Elle le fit, la Tante Marie, son dernier soupir, à 83 ans en juillet 1956, tout juste, comme elle venait de toucher la dernière pension du coup d’État de « Badinguet ». On aurait dit qu’elle n’attendait que cela !

Maintenant, le titre de pension ne rapporte plus rien à personne, mais nous le conservons comme une véritable relique.

Et voici une autre anecdote, racontée, celle-ci, par M. Francis JULLIEN à propos de sa grand’mère Eugénie, fille de Louis Gratien CHASTAN et qui montre à quel point « on a du caractère » dans cette famille !

« Eugénie étant à l’école durement frappée sur les doigts par la maîtresse, comme cela se faisait autrefois, elle envoya de toutes ses forces l’encrier plein d’encre sur cette dernière et fut chassée définitivement de l’école. Elle devint la première apprentie dans l’échoppe de « tailleur d’habits » de son père. Dès l’âge de huit ans, elle avait coutume de se rendre à pied, de Donzère à Pierrelatte, livrer des habits à M. le Baron de GAUDEMAR.
Elle s’est mariée à Donzère le 06 octobre 1894 avec Daniel JULLIEN »

Francis JULLIEN précise qu’il a, par la suite, noué des liens d’amitié avec le fils et la belle fille du Baron de GAUDEMAR, liens qui perdurent aujourd’hui encore.

Texte de Marie – Louise Jullien publié dans « Recherches Donzéroises » de 2010.